La rue

Dans la série des histoires courtes, je me souviens d’une fille avec qui j’ai rendez-vous. J’arrive à l’heure (toujours à l’heure! C’est capital, la ponctualité souligne l’importance de la personne à rencontrer à mes yeux). Je l’attends quelques instants sur les escaliers de St Lô et la voilà. Elle titube. Alcool sans doute mais surtout héroïne. On s’asseye. Elle me parle. Y’a la prison la semaine prochaine, rien de grave, des vols, des amendes… mais tout de même… 5 mois, c’est long. Elle a besoin que je la rassure. Elle a besoin de savoir que je viendrai la trouver, que je lirai ses lettres, que pour moi, elle restera présente, vivante. Elle me demande que nous ne l’oublions pas dans notre prière à la Chapelle le dimanche soir. Je l’écoute, je lui tiens sa petite main. Sa peau est gercée par le froid, l’excès de tabac, la misère et le produit qui fait oublier les soins les plus élémentaires.

Mais voilà que juste derrière nous, dans le coin de cul de sac à gauche de l’église, des cris retentissent. Une femme, un homme en tout cas, c’est pas clair mais ça gueule fort. Bruit sourd. Un corps qui tombe. Je lui dis de ne pas bouger, et je me lève pour intervenir. Rien de très grave, quelques gifles. Je reviens, elle n’est plus là.

Je me renseigne auprès d’une autre fille qui m’apprend qu’elle a été embarqué brusquement par un gars que je connais. Elle est fluette, pas compliqué pour lui. Je demande où ils sont allés et j’obtiens l’info après quelques palabres. Je me mets en route pour le Vallon. À la main, j’ai un sac contenant « la nouvelle traduction de la bible ». Je viens de l’acheter. J’arrive à l’appart, j’écoute à la porte (le vilain) j’entends du bruit et frappe à la porte (Y’a pas de sonnette puisqu’il n’y a pas d’électricité). Il vient m’ouvrir à moitié à poil. Dans l’entrebâillement de la porte, je la vois, nue, sur le lit, inerte. Je veux entrer mais il résiste. Il est grand et lourd, je ne fais pas le poids. Il referme la porte. Je frappe longtemps. Il m’envoie chier. La fille gémit. Je prends mon élan et défonce la porte.

Il se rue sur moi, agressif. Et là. de toutes mes forces, je lui balance en pleine tronche ma nouvelle traduction de la bible. Il s’effondre. Je vais vers le lit. Je rhabille la fille. Il se relève, je lui montre ma bible, menaçant.

L’ambiance se calme. Je leur propose un petit café histoire de revenir à la réalité. Il se rhabille, s’excuse auprès de la jeune femme. Et on descend l’escalier qui craque sous nos pas. Une fois dans la rue, il me dit qu’il a mal à la tête. Je lui réponds que s’il se plaint encore une fois, je l’assomme pour de bon et le dénonce pour viol. Il se tait. Après quelques minutes, il m’interpelle et me dit textuellement avec un petit sourire : « Tu sais Yann, j’aurai jamais cru que la Bible ça puisse être aussi percutant ».

Et là on rit tous les trois de bon cœur.

Ce jour-là, on a mangé ensemble et passé un bon bout de la nuit à rire, jouer de la guitare et chanter.

Yann Wolff, Diacre

Publié le 5.12.2014

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